Les Amis de la Terre Belgique
https://www.amisdelaterre.be/Vers-une-alimentation-saine-deux-chemins-differents-pour-une-demarche-pleine-de
Vers une alimentation saine : deux chemins différents pour une démarche pleine de conscience ...
par Véronika Paenhuyzen

Les dégâts de l’alimentation prônée
par notre société industrielle ne
sont plus à démontrer : surpoids et
obésité, diabète de type 2, cancers, allergies,
excès de cholestérol, ... De plus, à
côté de ces aspects liés à notre santé,
notre mode de consommation induit de
nombreux ravages, tant environnementaux
que sociaux.

Conscients de ces travers, Marcel
Roberfroid et Ezio Gandin ont engagé,
depuis de longues années, de profonds
changements alimentaires en accord avec
leur idéal de vie. Ce besoin vital, comblé
de manière consciente, peut entraîner des
bouleversements dans notre mode de vie
au sens le plus large. Ils nous partagent,
tous deux, leur pratique alimentaire quotidienne
reliée à des convictions profondes.

Marcel Roberfroid et le
végétarisme local

Comment définissez-vous votre type
d’alimentation ?

Mes repas sont essentiellement végétariens,
même si je ne suis pas radical dans
cette approche...il m’arrive encore de
manger de la viande occasionnellement.
La viande blanche, comme le poulet, ou
le canard, ne sont pas proscrits entièrement
car leur élevage a moins d’impact
sur l’environnement et que ce type de
viande est plus facilement achetable chez
des éleveurs bio et locaux. Par contre, je
ne me souviens pas avoir mangé un steak
de boeuf depuis bien longtemps. Je ne
suis donc pas adepte d’une certaine « religion
alimentaire ».

Comment votre rapport à la nourriture
a-t-il évolué ?

Mon enfance ne fut pas du tout tournée
vers le végétarisme. Cela fait environ 30
ans que j’ai choisi cette voie, en parallèle
avec une médecine plus naturelle.
Autrefois, professeur universitaire dans le
domaine pharmaceutique, j’ai été
confronté à toutes ces questions de nutrition.
Je commençais, déjà fin des années
1980, à soutenir des recherches sur les
pratiques végétariennes. Ce ne fut pas
sans opposition ! Il a fallu que je me batte
pour défendre cette approche. Pour beaucoup
de mes collègues, les protéines animales
étaient idéales voire indispensables
pour l’organisme (minéraux et fer pour
les femmes). A présent, il est démontré
qu’une alimentation à tendance végétarienne
est bien plus bénéfique pour la
santé. Ce n’est pas pour autant qu’il faut
proscrire entièrement la viande.

Quelles sont vos motivations principales
dans cette démarche ?

Comme je viens de vous le dire, je suis
convaincu que c’est meilleur pour la
santé... mais c’est bien évidemment tout
le système d’alimentation industrialisée
qu’il faut dénoncer. Et en particulier
celui de la viande ! L’élevage intensif, sur
lequel repose notre consommation « carnivore
 », provoque des catastrophes à tous
les niveaux : économique, social et bien
sûr environnemental ! Cet élevage représente
près de 20% des émissions mondiales
de gaz à effet de serre (dues à l’activité
humaine) et de surcroît, détruit les
forêts du Sud pour développer d’immenses
surfaces (jusqu’à 60% des surfaces
agricoles disponibles) destinées à la
culture de céréales pour nourrir notre
bétail ! En plus de ces arguments, la qualité
même de la viande n’encourage pas à
la consommer. Tous ces éléments ne font
que me conforter, jour après jour, dans
cette direction. Si le monde entier tendait
vers le végétarisme, alors seulement, la
Terre pourrait nourrir 10 milliards d’individus.
Je vous conseille d’ailleurs l’ouvrage
récent intitulé Bidoche, l’industrie
de la viande menace le monde de Fabrice
Nicolino aux Éditions LLL (Les Liens
qui Libèrent).

La façon dont je me nourris s’inscrit dans
une réflexion globale et une volonté de
tendre vers un plus grand respect de la Vie.

Dans votre quotidien, à quelles difficultés
devez-vous faire face ? Y a-t-il des
sacrifices importants ?

Avant tout, cette démarche ne représente
nullement un sacrifice ! Au plus on
découvre la richesse de l’alimentation
végétarienne, au plus on s’offre du plaisir
par cette nourriture beaucoup plus variée
(...qu’un traditionnel « saucisse-compote-purée », ndlr).

C’est redécouvrir le vrai goût des
légumes, ainsi que de nouvelles variétés
(ou plutôt des variétés oubliées) et également
des modes de cuisson très différents.
Être végétarien selon moi, c’est
aussi, et surtout, manger de saison et
local... même si le label « bio » ne certifie
pas nécessairement le produit ! A côté de
cela, je pratique le jeûne entre 36 et 48
heures une fois par mois. C’est une
démarche bénéfique pour mon corps,
mais aussi en solidarité avec les peuples
souffrant de la faim. Je tends vers cette vie
saine, en réaction à la surconsommation
et au gaspillage, trop présents dans notre
société.

J’ai la chance d’avoir, à Louvain-la-
Neuve, deux marchés hebdomadaires
ainsi qu’une coopérative BIO (La
Fattoria) pour y puiser l’essentiel de mes
aliments ainsi que les produits d’entretien.
Mes achats en grande surface sont
donc très limités.

Quels avantages percevez-vous dans
votre mode alimentaire ?

La qualité des fruits et légumes que je
consomme n’a rien à voir avec ceux de la
grande distribution. Par exemple, une
courgette sera bien plus dure que son
équivalent industriel rempli d’eau.
D’ailleurs, je préfère acheter un produit
local non-certifié bio que le « bio industriel
 » produit dans les serres d’Espagne.
J’aime connaître le petit producteur qui
peut me faire partager son expérience et
sa manière de faire pour un maraîchage
« clean » ! Le problème actuel c’est qu’il
manque de maraîchers locaux et leur production
ne peut répondre totalement à la
demande. En France, certaines initiatives
se mettent en place afin de pouvoir investir
collectivement dans l’achat de terres
destinées au maraîchage ; c’est par là qu’il
faudrait passer pour étendre l’offre locale.
Un autre avantage, c’est que je ne suis
pratiquement jamais vraiment malade ! Je
ne peux pas dire qu’il y a un lien direct
entre une alimentation végétarienne la
prise ou la perte de poids... par contre, il
existe une relation indéniable avec le
risque de certains cancers ! Des fruits et
légumes naturels régulièrement consommés
réduisent le risque de cette maladie,
même pour des fumeurs.

Enfin, mon budget alimentaire est nettement
moindre. Évidemment, en se passant
de viande et en mangeant de saison,
les coûts diminuent. Je ne mange ni
tomates, ni haricots, ni fraises en automne
ou, à fortiori, en hiver par exemple.
C’est le cas, même avec des légumes bio
qui semblent souvent plus chers (tout est
question de priorité, ndlr).

Comment êtes-vous perçu par votre
entourage et quel regard les autres portent-
ils sur votre choix ?

Auparavant, j’étais très souvent considéré
comme un « original ». Mais les
choses ont évolué, même si ce n’est pas
toujours évident. Lorsque j’invite des
amis à la maison, il n’y a aucun problème
à leur préparer un menu végétarien. Et si
moi même je vais à un barbecue, je ne
refuserai pas un peu de poulet... mais
mon assiette risque d’être surtout verte de
salade.

Au niveau familial, j’ai un fils profondément
végétarien bio, et l’autre, grand
amateur de viande ! Mes petits-enfants,
eux, savent bien que chez « Papou », on
mange des repas naturels avec beaucoup
de légumes.

Ezio Gandin et le
crudivorisme instinctif

Comment peut-on résumer votre type
d’alimentation au nom pour le moins
interpellant ?

Comme le nom l’indique, je mange des
aliments naturels crus. Rien n’est cuit, ni
mélangé, et je ne rajoute aucun assaisonnement
(huile, sel, sucre, poivre,...).
Salade, tomates et noix seront, par
exemple, mangées séparément. La sélection
de ces aliments naturels se fait grâce
à nos instincts alimentaires ce qui
explique le nom de cette pratique « alimentation
instinctive » parfois aussi
appelée « alimentation paléolithique ».
En effet, tout indique que nos lointains
ancêtres devaient tous être des « instinctos
 ». La redécouverte de cette méthode
est confirmée par l’observation des animaux.
Leur alimentation est aussi leur
seul médicament et elle est fondamentale
pour les maintenir en forme optimale. Ils
le font naturellement, sans revues médicales
et sans diététiciens ; uniquement sur
base des deux instincts alimentaires que
la Vie leur (et nous) a donné : l’odorat et
le goût.

Des expériences menées par un petit
groupe d’hommes et de femmes, il y a
une quarantaine d’années, ont montré
que nous, les humains, avions toujours,
via nos instincts, cette capacité de choisir
l’alimentation qui nous convient le
mieux. Cela demande un « petit apprentissage
 » mais surtout cela exige d’abandonner
une bonne partie de notre alimentation
moderne. Nos instincts alimentaires
sont incapables de nous aider
face à une barre de chocolat, à une pizza
ou à un steak grillé !

Nous devons prendre conscience que
notre alimentation a profondément
changé depuis quelques dizaines, centaines,
milliers d’années. Le changement
le plus important fut certainement l’utilisation
de la cuisson mais aussi l’introduction
des produits laitiers, des céréales et
beaucoup plus récemment la consommation
massive de sucre blanc et de viande.
Et nos « pauvres » instincts déterminés
par notre génétique n’ont pas eu le temps
de s’adapter.

Face à cette alimentation moderne, nous
sommes « désarmés » et nous n’avons plus
de « clignotants » internes qui nous mettent
en garde. Comme exemple de cette
« perte » de capacité à orienter, voire limiter
notre consommation, prenons des
simples carottes (locales et bio de préférence).
En les mangeant entières avec
leur peau, on éprouvera, le plus souvent,
assez rapidement un sentiment de satiété.
Mais au plus on les transformera, au plus
on en mangera : épluchées, râpées, préparées
avec du citron, cuites, cuites et
mélangées à d’autres aliments. Ceci
démontre que nos instincts sont « horscircuit
 » face à ces différentes modifications
de l’aliment naturel.

En conséquence, pour pouvoir être « instinctif
 », il faut être, d’abord, crudivoriste.
Par contre, je ne m’interdis pas la viande
ni le poisson et les fruits de mer, bien
qu’ils soient occasionnels et évidemment
non-cuits ! Le plus souvent, la viande et
le poisson sont séchés avec un courant
d’air à basse température ; ils deviennent
alors plus attirants et, en plus, ils se
conservent beaucoup plus longtemps.

Comment êtes-vous entré en contact
avec cette alimentation aussi radicale ?

J’ai été très interpellé par la lecture de
livres et d’articles d’un physicien suisse,
Guy-Claude BURGER, qui a initié et
mené ces expériences alimentaires pendant
de longues années. Il a ainsi défini
un cadre qui m’est apparu comme remarquablement
cohérent. La solution de la
question alimentaire - quelle nourriture
choisir - est en chacun de nous ; elle nous
est propre mais elle demande d’adapter
profondément nos aliments, notre palette
alimentaire. De nombreuses discussions
avec des « instinctos » ont aussi été
décisives.

Et plus concrètement, comment se
déroule un repas « crudivore-instinctif » ?

Les différents aliments disponibles se
trouvent sur la table. La première sélection
se fait sur base de l’odorat avec une
règle simple : ce qui sent bon est bon
pour le corps. Ensuite intervient le goût
qui doit confirmer cet attrait. Il faut
alors être attentif à toute perte de goût ou
changement de goût qui souvent indique
que cet aliment n’est plus utile pour notre
bonne santé.
Avec le temps, on apprend aussi certaines
règles, comme par exemple d’éviter
certaines associations dans un même
repas : sucres et protéines ne font pas très
bon « ménage » au moment de la digestion
 ! On apprend aussi à déterminer le
nombre optimal de repas par jour. Le
plus souvent, les adultes adoptent deux
repas, un à midi et un autre en soirée.

Quelles difficultés faut-il affronter
pour maintenir ses choix ?

Il est évident qu’adopter l’alimentation
instinctive n’est pas simple.
Au niveau personnel, le plus difficile est
de « débrancher » son cerveau lors des
repas et laisser « la main » à ses instincts
alimentaires.

Bien entendu, la difficulté sociale est très
importante ! Dans une société où le repas
est synonyme de convivialité et de rencontre
avec l’autre, il existe un risque évident
de coupure sociale qu’il faut absolument
éviter
.
Même entre « instinctos », le moment du
repas est particulier. Il faut se faire à
l’idée que chacun mangera en fonction
de son état du moment et de ses besoins
réels ! A cela s’ajoute le silence qui est
conseillé lors des repas afin de se concentrer
sur l’odeur, le goût, et tout ce qui se
passe à l’intérieur de son corps. Le repas
signifie, d’abord, un moment de plaisir
personnel qui guide le choix des aliments ;
les moments de convivialité se
vivent plutôt en dehors des repas. Les
conséquences sociales peuvent donc être
lourdes si l’entourage ne soutient pas
cette démarche.

Cela fait 15 ans que je me suis lancé dans
cette pratique alimentaire et je ne le
regrette pas du tout mais il est vrai qu’il
faut « le moral » et un bon soutien lors
des premières années et aussi beaucoup
de conviction pour rassurer ceux qui
nous sont proches.

Une dernière difficulté est l’attirance de
certains aliments que j’avais l’habitude de
manger avant comme le pain et le potage.
Il m’arrive encore d’en manger à l’occasion.
Pour le pain, toute consommation
au-delà de 2-3 tranches entraîne certaines
perturbations du sommeil, des grattements
au coin des yeux et une excitation
désagréable !

Pour les boissons, je suis « à l’eau » avec
parfois un peu de vin ou de bière.
Enfin lorsque je suis invité, je choisis un
repas végétarien en privilégiant les
légumes crus.

Et quels sont donc les effets si positifs
qui permettent de surmonter ces
contraintes ?

J’ai découvert avec cette nouvelle alimentation
une énergie nouvelle et une
santé bien meilleure. Après les premières
semaines d’alimentation instinctive qui
se sont accompagnées d’une chute temporaire
de poids assez importante et d’un
ralentissement d’un peu tout le métabolisme
- c’est comme si le corps était complètement
concentré sur l’élimination de
déchets accumulés pendant de longues
années - j’ai constaté la disparition progressive
d’une série de problèmes de santé
 : d’une haleine à l’odeur désagréable à des
problèmes de constipation très sérieux en
passant par des pieds froids qui, enfin,
ont commencé à se réchauffer !
Parallèlement, j’ai aussi découvert au
niveau physique et psychique un état de
plus grand calme ainsi qu’un sommeil
beaucoup plus réparateur.
.
Avez-vous toujours été sensible à une
nourriture saine ? Cela vient-il de votre
éducation ?

Non, pas vraiment. J’ai été élevé dans une
famille ouvrière. A l’époque, la conscience
de ces enjeux alimentaires était faible,
particulièrement dans ce milieu, mais ma
mère a toujours préparé les repas avec des
aliments naturels. J’ai donc mangé « normalement
 » durant toute ma jeunesse puis
bien plus tard, progressivement, j’ai commencé
à me nourrir avec du bio.

C’est suite à la lecture des livres et
articles de Guy-Claude BURGER que
ma conscience « alimentaire » s’est fortement
développée. Cela fait maintenant
14 années que je tiens le cap et j’espère
que beaucoup d’autres s’ajouteront.

L’alimentation a été, dans mon cas, le
point de départ de toute ma réflexion et
de mon implication environnementale et
sociale. Je me suis questionné sur la qualité
de la nourriture pour en arriver aux
méthodes et lieux de production. Après
avoir rejoint un groupe développant un
projet d’éco-village assez près de chez
moi, je me suis focalisé sur la question de
la gestion durable de l’eau dans un tel lieu
de vie. C’est pendant cette période de
recherche de personnes et d’associations
de soutien que j’ai découvert les Amis de
la Terre qui était (et reste) la référence.
Au sein des Amis de la Terre, je me suis
successivement impliqué dans la thématique
de l’eau puis dans celle des économies
d’énergie et plus récemment, dans la
réflexion et ensuite dans la diffusion
auprès du grand public des concepts de
décroissance économique soutenable et
surtout de simplicité volontaire qui me
tiennent à coeur.

Comme quoi, une prise de conscience
d’un besoin essentiel de la vie humaine -
l’alimentation - peut initier une remise
en question profonde de notre mode de
société capable aussi de modifier tous les
pans d’une vie ...

Robin Guns,
stagiaire aux Amis de la Terre