Les Amis de la Terre Belgique
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Revue Justice Climatique (n°1/4) // Qu’entend-on par "inégalités climatiques" ?

Toutes et tous dans le même bateau face aux changements climatiques ? À bien y regarder, c’est très loin d’être le cas. Les liens entre les inégalités sociales et le climat sont nombreux, et existent à toutes les échelles géographiques. C’est liens, que l’on peut rassembler sous l’appellation d’inégalités climatiques, se présentent sous plusieurs formes et touchent de nombreux groupes sociaux, désavantagés du point de vue des dérèglements climatiques.

Une responsabilité différenciée

Contrairement aux récits traditionnellement dominants qui voudraient que l’humanité toute entière soit responsable à parts égales des changements climatiques, les faits nous invitent à nuancer – et c’est peu dire - ce propos. Le changement climatique est essentiellement imputable aux émissions de gaz à effet de serre, notamment de gaz carbonique (CO2) et de méthane (CH4), émises depuis le 19e siècle et le début de la révolution industrielle. Il convient donc de s’intéresser à la distribution de ces émissions pour imputer une responsabilité plus juste aux différents pays et groupes sociaux au sein de ceux-ci. Au niveau international, nous pouvons noter que les pays du Sud ne sont responsables que de 7 % de ces émissions, alors qu’ils représentent 37 % de la population mondiale. À l’inverse, un rapport d’Oxfam nous révèle que les pays industrialisés sont responsables de près de 80 % des émissions mondiales de CO2. Si l’on compare selon les revenus, la catégorie des 10 % les plus riches de la planète émet 50 % du CO2 ; tandis que celle des 50 % les plus pauvres n’en émet que 10 %. Au niveau national, en prenant l’exemple de la France, l’écart est moins marqué mais tout de même significatif, puisque les émissions de CO2 des 10 % les plus riches sont en moyenne 3 fois supérieures à celles des 10 % les plus pauvres. Si d’autres facteurs interviennent (genre, origine, âge, etc.), le niveau de revenus est le plus déterminant en termes d’écart d’émissions, notamment parce que les modes de vie des personnes sont moins émetteurs lorsque celles-ci ont moins de ressources économiques.

Des impacts inégaux

Les conséquences physiques des changements climatiques, déjà observables pour certaines, sont de deux natures. Il peut s’agir d’une intensification des phénomènes brutaux (ouragans, vagues de chaleur, etc.) ou de modifications lentes (évolution des sols, montée du niveau des océans, etc.). Les impacts que ces phénomènes ont et auront sur les populations dépendent de plusieurs facteurs, tels que l’exposition géographique, le niveau de préparation ou les capacités à s’adapter et à se reconstruire, par exemple. Ces facteurs étant eux-mêmes très dépendants des caractéristiques des groupes sociaux, la distribution des impacts climatiques est donc très inégalement répartie. Par exemple, au niveau international, les pays occidentaux, a fortiori européens et nord-américains, sont les plus armés pour faire face aux impacts du changement climatique. Mais 90 % de ces impacts touchent et toucheront les pays asiatiques et africains, disposant de ressources beaucoup plus faibles et dont les populations sont donc très largement plus vulnérables. Au niveau national, plusieurs exemples ont récemment illustré ces inégalités d’impacts. Nous pouvons citer le cas emblématique de l’ouragan Katrina qui a touché la Nouvelle-Orléans en 2006. Du fait d’une très forte ségrégation spatiale, les populations les plus pauvres, très majoritairement noires, habitent dans les zones inondables et ont donc été très impactées ; tandis que les populations plus aisées, blanches, habitent dans les hauteurs de la ville et ont subis de très faibles impacts. Il convient de préciser tout de même que, si cet ouragan n’est pas imputable aux changements climatiques, ce type de phénomène sera amené à s’intensifier et à devenir plus récurrent à l’avenir.

Des politiques publiques inadaptées

Les politiques publiques de lutte contre le changement climatique jusqu’ici adoptées par les différents États ne sont pas neutres sur le plan social. Dans leur immense majorité, celles-ci ont pour effet d’amplifier des inégalités existantes, voire d’en créer de nouvelles. Oxfam illustre cette réalité, à l’échelle international, avec les mécanismes de compensation carbone permis par le protocole de Kyoto signé en 1997. Ceux-ci permettent à des États ou entreprises multinationales de compenser leurs émissions de gaz à effet de serre en investissant dans des programmes de développement dans les pays du Sud. Ainsi, ils peuvent maintenir leurs activités polluantes en s’achetant des droits à polluer. À un niveau national, plusieurs exemples sont également frappants pour illustrer ce propos. En France, la fiscalité verte coûte, en moyenne et proportionnellement aux revenus, 3 fois plus aux personnes les plus pauvres qu’aux personnes les plus riches. Par exemple, lorsqu’une taxe carbone sur le carburant est instaurée, elle fait grimper son prix à la pompe de manière équivalente pour tous les consommateurs. Cependant, cette augmentation sera plus conséquente (proportionnellement aux revenus) pour une personne à bas revenus que pour une personne à hauts revenus. C’est ce que l’on appelle une taxe « régressive » (une taxe à hauteur de 100€ sur un revenu de 3000 € représente 3,3 % du revenu, alors que sur un revenu de 1500€ elle en représente 6,6 %. Elle s’applique donc plus fortement au bas revenu). Les différentes subventions accordées à la rénovation des logements, à l’achat de sources d’énergie bas carbone, ou encore à l’acquisition de véhicules hybrides, sont quant à elles distribuées en quasi-totalité à des personnes appartenant à des catégories aisées de la population. En Belgique également, les tarifications carbones mises en place ont presque chaque fois pris la forme de taxations régressives (c’est-à-dire proportionnellement plus élevées pour les bas revenus).

À ces trois formes principales d’inégalités climatiques, nous pouvons également ajouter l’accès inégal à la décision publique dont bénéficient les différents groupes sociaux. Les exemples proposés dans cet article sont essentiellement d’ordre socio-économique, mais il est nécessaire de préciser que les inégalités en matière de changement climatique s’articulent avec d’autres formes d’inégalités, de genre, de race ou entre les générations, pour ne citer qu’elles. Compte tenu du haut potentiel inégalitaire des changements climatiques, il est essentiel, tant d’un point de vue stratégique que de celui de la justice, de considérer avec intérêt l’angle des inégalités pour comprendre et agir face à ceux-ci.

Sources :

C. Guivarch et N. Taconet, « Inégalités mondiales et changement climatique », Revue de l’OFCE, 2020/1 165, pages 35-70.
C. Lejeune, « Éloi Laurent, 2011, Social-Écologie, Paris, Flammarion, 226 pages », Développement durable et territoires, mai 2012, vol. 3, n°1.
Notre Affaire à Tous, « Un climat d’inégalités : les impacts inégaux du dérèglement climatique en France », décembre 2020.
Oxfam Solidarité Belgique, « Agir contre les changements climatiques », juin 2015.

Photo : OpenClipart-Vectors via Pixabay