Photo : Friends of the Earth Europe

L’écoféminisme met en relation deux formes de domination : celle des hommes sur les femmes, celle des humains sur la nature. Comme l’écologie et comme le féminisme, dont il découle, le mouvement écoféministe est traversé par des courants divers, parfois opposés. Néanmoins, dans les luttes, par-delà les différences, une même vision rassemble : tendre vers une société qui allie justice sociale et soutenabilité. L’écoféminisme est une pensée, un outil de revendication dont il nous semble pertinent de se saisir. Pour nous éclairer, Yayo Herrero nous livre quelques clés d’analyse et quelques propositions pour un écoféministe anti-système, propice à réinventer nos espaces de vie.

L’humanité se trouve dans une situation difficile. Les derniers rapports sur le changement climatique signalent que l’effondrement des écosystèmes est déjà en marche, et les signes d’épuisement des ressources naturelles et énergétiques sont désormais manifestes. Parallèlement aux dégradations environnementales, les inégalités issues des divers rapports de domination (genre, classe, origine, âge, etc.) augmentent et les dynamiques d’exclusion à l’œuvre au sein de nos sociétés s’accélèrent dramatiquement.

Les multiples manifestations de la crise de civilisation que nous traversons (menaces écologiques, croissance des injustices, etc.), interconnectées, trouvent leur origine dans la contradiction qui existe entre la civilisation agro-urbaine-industrielle née en Occident et ce qui nous fonde en tant qu’êtres humains. Face à cette situation, l’écoféminisme représente un puissant courant de pensée, un puissant mouvement social liant écologie et féminisme.

Des points de vue philosophique et anthropologique, l’écoféminisme permet de mieux nous reconnaître, mieux nous comprendre en tant qu’espèce. Il nous aide à comprendre les causes et les répercussions de la division stricte établie par la société occidentale entre Nature et Culture ou entre la raison et le corps.

L’écoféminisme permet de saisir les mécanismes économiques, politiques, épistémologiques et symboliques qui soutiennent ce système biocide et maintiennent une majorité de la population ignorante du fait que ce que nous appelons « développement » équivaut bien souvent à la destruction des bases matérielles de la vie humaine. Il invite à repenser des concepts clés de notre culture (économie, travail, progrès, science, etc.) en démontrant que ces notions hégémoniques ne sont pas en mesure de conduire les peuples vers une vie digne.

La pensée écoféminisme met ainsi en évidence l’urgence d’adopter un nouveau paradigme qui mette un terme à cette guerre déclarée contre la vie. Elle dénonce la manière dont la soutenabilité de la vie humaine et les limites écologiques sont exclues des préoccupations du système économique. Cette critique vient bousculer les fondements mêmes du capitalisme, dont la logique est incompatible avec celle d’un monde soutenable et juste.

Nous sommes éco et interdépendants

La vie humaine comporte deux dépendances incontournables : la dépendance que chacun d’entre nous entretient avec la nature et celle que nous entretenons avec nos semblables.

Nous obtenons de la nature ce dont nous avons besoin pour vivre : aliments, eau, abri, énergie, minéraux, etc. De ce fait, nous sommes écodépendants. Cette dépendance matérielle à l’égard de la nature nous fait prendre conscience des limites physiques de notre planète Terre : limites à la possibilité d’extraction des minéraux de la croûte terrestre, à la disponibilité de terre fertile, à la régénération des cycles naturels. Cependant, la conception occidentale du progrès et de l’économie est liée au dépassement de tout ce qui est perçu comme une limite. Toute limite entravant la maîtrise de la nature représente un défi à surmonter. La face cachée de la croissante illimitée, c’est la destruction, l’épuisement ou la détérioration des ressources nécessaires à la vie.

Chaque être humain présente également une profonde dépendance vis-à-vis des autres êtres humains. Tout au long de sa vie, et plus particulièrement au cours de certains moments de son cycle vital, il ne pourrait survivre sans le concours d’autres personnes qui consacrent du temps et de l’énergie à prendre soin de lui. Cette seconde dépendance, l’interdépendance, est souvent davantage occultée que la précédente. Dans les sociétés patriarcales, ce sont majoritairement les femmes qui s’occupent du travail d’attention et de soin aux personnes vulnérables, ce rôle leur étant imposé par la division sexuelle du travail. Ce travail, organisé selon les règles de l’institution familiale, s’accomplit dans l’espace privé des foyers, à l’abri des regards.

Sans politiser le corps, nous ne pouvons percevoir la centralité du travail de soin, ni la nécessité que l’ensemble de la société, hommes inclus bien sûr, se responsabilise de ces tâches. Assumer la finitude du corps, sa vulnérabilité et ses besoins est essentiel afin de saisir l’interdépendance de notre espèce, afin d’envisager la réciprocité, la coopération, les liens et relations comme des prérequis sans lesquels l’humanité ne peut exister.

En nous reconnaissant comme des êtres écodépendants et interdépendants, l’écoféminisme formule une critique radicale à l’encontre de l’actuel modèle social, scientifique, économique, culturel. La pensée écoféministe pose un regard différent sur la vie quotidienne, en valorisant des éléments, des pratiques et des sujets désignés par la pensée hégémonique comme subalternes, marginalisés. Elle vient saper le mythe qui sépare l’humain de la nature, attire l’attention sur l’importance de l’activité historiquement sous-évaluée des femmes et accorde une place fondamentale à la production et à la reproduction, essentielles au processus économique.

Vers une économie au service du maintien de la vie

Si notre espèce veut perdurer, la production doit être au service du maintien de la vie et du bien-être : ce qui est produit doit satisfaire les besoins humains selon des critères d’équité. Nous devons différencier les productions socialement nécessaires des productions indésirables. Or les indicateurs monétaires actuels (tels que le Produit intérieur brut) ne permettent pas d’opérer cette distinction.

En coupant de force la notion de production de la reproduction, nous avons réduit le concept de travail à la seule sphère de l’emploi rémunéré et obligé l’individu à se conformer à la discipline capitaliste. Le corps-machine devient un outil de travail, la régénération et la reproduction de ces corps ne relevant pas de la sphère de production marchande, qui s’en désintéresse et les relègue à la sphère domestique, majoritairement féminine et invisibilisée.

L’éviction de ces dépendances matérielles - l’éco et l’interdépendance - par l’économie conventionnelle a contribué à alimenter le mythe de la croissance et la fantaisie de l’individualité. En les analysant conjointement, l’écoféminisme facilite la compréhension de la crise écologique comme une crise, également, des relations sociales.

Prendre conscience de la façon dont l’économie capitaliste perdure, en détruisant la nature et en exploitant le travail domestique des femmes et l’économie de subsistance, peut permettre de reconfigurer la logique économique, de sorte que la préoccupation collective de premier ordre ne soit plus la croissance mais le bien-être du plus grand nombre.

Reconfigurer un espace de vie pour l’humanité dans une perspective écoféministe

Les dimensions écologique et féministe sont indispensables pour transformer la conception et la gestion du territoire et repenser notre rapport au temps. Sans elles, il est impossible de concevoir un modèle compatible avec la biosphère et qui cherche à résorber les inégalités de toutes sortes. Voici quelques lignes directrices pour tendre vers une société qui permette la soutenabilité de la vie humaine, dans une perspective écoféministe.

Le point de départ est l’inévitable réduction de la pression sur la biosphère. Dans une planète dont les limites ont déjà été dépassées, la décroissance de la sphère matérielle de l’économie n’est pas une option. Cette adaptation peut se produire par deux voies : une bataille féroce pour des ressources décroissantes ou un réajustement collectif, décidé et anticipé, selon des critères d’équité.

S’engager dans cette transition, avec comme priorité le bien-être, nous oblige à défendre un changement radical de direction : promouvoir une culture de la suffisance et l’autolimitation matérielle, favoriser les économies locales et les circuits courts de commercialisation, restaurer une bonne partie de l’agriculture paysanne, diminuer le transport et la vitesse, procéder à une répartition radicale des richesses, replacer la reproduction quotidienne de la vie et le bien-être au cœur des préoccupations.

L’économie conventionnelle valorise exclusivement l’économie monétaire et conçoit l’humain comme Homo economicus, sujet économique (My economy). Face à cette conception, l’écoféminisme défend la « We economy », une économie centrée sur la satisfaction des besoins collectifs. Il s’agit de trouver de nouvelles formes de socialisation, d’organisation sociale et économique, qui permettent de se libérer d’un modèle de développement où les bénéfices monétaires priment sur la qualité de vie.

Sortir de la logique andocentrique [1] et biocide oblige à répondre à des questions incontournables : Quels besoins faut-il satisfaire ? Quelles sont les productions nécessaires et possibles pour pouvoir les satisfaire ? Quels sont les travaux socialement nécessaires pour cela ? Il s’agit dès lors d’engager un processus de réorganisation du modèle productif, de se réapproprier le temps et le travail.

Sur une planète physiquement limitée, où une croissance économique illimitée n’est pas possible, la justice est intrinsèquement liée à la distribution et à la répartition des richesses. Garantir un niveau de vie digne à l’ensemble de la population passe par une réduction drastique de la consommation de ceux qui exercent une pression matérielle accrue sur leurs territoires du fait de leurs modes de vie.

Prendre en compte les relations d’écodépendance et d’interdépendance peut aider à remettre l’économie au service de la soutenabilité de la vie - vie humaine, sociale et écologique. Cette soutenabilité suppose une relation équitable et harmonieuse entre l’humanité et la nature, et entre les femmes et les hommes. L’écoféminisme se propage peu à peu au sein d’autres mouvements sociaux et politiques. Pour nous, cette pensée est incontournable pour évaluer avec justesse la crise de civilisation à laquelle nous sommes confrontés et engager la transition nécessaire vers une société plus juste et compatible avec les limites de la biosphère.

Yayo Herrero est directrice de la fondation Fuhem (sensibilisation aux thématiques sociales et environnementales) et coordinatrice de l’organisation écologiste espagnole « Ecologistas en Acción »

Traduction : Cécile Lamarque

Cet article est paru dans la revue annuelle des Amis de la Terre "Pour une économie non-violente". Vous souhaitez commander cette revue ? C’est par ici !

Notes

[1L’androcentrisme (du grec andro-, “homme, mâle”) est un mode de pensée, conscient ou non, consistant à envisager le monde uniquement ou en majeure partie du point de vue des êtres humains de sexe masculin (N.d.E).